Si Facebook était une Nation - en infographie

Pour faire suite à nos billets "L'ère des Réseaux Nations" et "Facebook amplifie le storytelling et se cherche des héros UGC", voici une infographie des plus convaincantes du blog américain FlipTop que nous relayons ici :

Le quinquennat au bord du "naufrage digital" ?

Le plantage technologique de France.fr est il est train de devenir le symbole d’un "naufrage" du quinquennat en matière de politique internet ? C’est l’avertissement que lance Arnaud Dassier dans un long billet, mélant réquisitoire et déception, intitulé "Sarkozy le Président low tech, petite histoire d’un formidable gâchis, ou le naufrage digital de la droite française". 

Certes, Arnaud est un observateur engagé, qui a participé à bon nombre de campagnes en ligne de la droite et du candidat Sarkozy, et ne cache pas son ressentiment et sa déception. « France, qu’as-tu fait des promesses de l’internet ? »  semble-t-il dire, en écho d’ailleurs à Tariq Krim dans un autre billet.

On peut tergiverser ici ou là, souligner le bon travail mené de son côté par NKM, mais à mi-mandat et quelques, il faut bien reconnaître que le bilan est globalement négatif.

Arnaud Dassier rappelle très justement les efforts déployés par la campagne de N. Sarkozy. On devrait également souligner la première année du quinquennat où la politique de l’ « ouverture » s’étendait même aux internautes : tous les grands projets au début du quinquennat ont fait l’effort d’une consultation en ligne. Qu’il s’agisse du Grenelle de l’Environnement, de la Commission Attali, ou dans une certaine mesure la Commission Balladur sur le réforme constitutionnelle, tous les grands chantiers du début du quinquennat s’étaient soumis à l’exercice imposé. Depuis, plus rien (ou presque*) : le tournant de la net-gouvernance après l’élection était enclenché mais rapidement abandonné. Par nostalgie ou esprit de contradiction, on relira avec intérêt le programme de Nicolas Sarkozy pour « la fondation d’une république numérique ».
 
Extrait :

« Internet et le numérique font naître de nouveaux espoirs, mais aussi de nouvelles peurs. Y répondre est une exigence républicaine. Je protégerai la liberté d’expression sur internet et je lui donnerai les moyens de contribuer activement au débat politique. […] J’associerai largement la nation aux choix publics.

J’installerai un forum de concertation permanente doté de la plus large représentation possible. Sous peine de nullité, son avis sera nécessaire avant tout projet de réglementation numérique et il appartiendra au Parlement de prendre ses responsabilités en fonction de ces avis. »

Cela tient probablement à un malentendu fondamental : l’impact d’internet sur tous les secteurs de la société s’étend et s’accélère. Nous vivons une transformation profonde de l’espace public, de notre rapport à l’autre, du collectif, de l’éducation : l’impact n’est pas seulement politique, il est carrément anthropologique. Compte tenu des enjeux –ne serait-ce qu’économique et géopolitique- une réflexion profonde sur l’adaptation de nos institutions aurait dû être initiée. L’Administration Obama a sorti sa directive sur l’Open Governement dès la première semaine de son arrivée à la Maison Blanche, sur la base du livre blanc aussi visionnaire que simple des webmasters gouvernementaux. Rien de tel en France à notre connaissance, si ce n’est le timide rapport Riester qui porte essentiellement sur la relation à l’internaute dans sa seule dimension « d’usager » de l’administration.

Il faut dire qu’internet, vu du premier cercle élyséen, est surtout vu comme une source d’emm… : d’Hadopi aux vidéos dérobés, de Mediapart aux rumeurs sur le couple présidentiel, difficile pour le camp Sarkozy d’y voir autre chose que du négatif.

Si l’on devait caricaturer, internet vu du gouvernement ressemble à un sujet bancal : l’économie numérique chez NKM, la communication gouvernementale en ligne au SIG, la net-campagne à l’UMP, et la net-gouvernance à… la saint glinglin. On n’a retenu d’Obama que sa net-campagne alors qu’elle est inadaptable à la France, mais on a superbement ignoré toutes les réformes amorcées en matière de Gouvernement 2.0. Or, qui veut un Etat plus performant, plus transparent, plus proche des citoyens, ne peut faire l’économie d’une telle réflexion.

Arnaud Dassier, optimiste, conclut son billet en indiquant qu’il reste « 2 ans à la droite pour se « réconcilier » avec la génération internet. » A mon sens, c’est sans doute déjà trop tard. La majorité a raté le coche : dans la foulée des réformes auxquels des centaines de milliers d’internautes ont contribué, le gouvernement aurait pu mettre en place un programme ambitieux de CRM (au sens de Citizen Relationship Management), constituer des bases de données conséquentes, et communiquer auprès de ces publics sur l’avancée des nombreuses réformes entreprises mais retombées sous le radar médiatique. Après Hadopi, le débat baclé sur la nationalité, et le tournant sécuritaire, plus question de se rapprocher de « la génération internet". Reste d’un côté les « desouchois », internautes de la droite extrême, qui s’en donnent à cœur joie ces temps-ci, et la gauche qui bénéficie d’un triple avantage :
 

  • Etre dans l’opposition donne toujours l’avantage sur le « media du challenger » qu’est internet
  • un électorat plus jeune et galvanisé contre la politique actuelle du Gouvernement
  • un travail de fond dans la durée, rodé durant les européennes et les régionales avec la coopole, pour assurer une mobilisation militante par internet, et non pas seulement sur internet.

On aurait tort pour autant de confondre le désintérêt pour internet au niveau du gouvernement avec les intérêts de l’UMP qui, a contrario, mettra le paquet, avec des dispositifs ambitieux, appuyé sur les réseaux des Jeunes Populaires et les meilleures techniques de net-campagne. Autant la vision stratégique manque, autant l’aspect tactique de l’internet, comme outil de communication électorale n’a échappé à personne.

Même si 2012 sera donc l’année du net en campagne (a fortiori avec la concommitance de la campagne présidentielle aux Etats-Unis et en France), il faudra sans doute attendre l’après 2012 pour que la république prenne réellement le virage internet.

*Thierry Saussez, en réponse à Arnaud Dassier, rappelle l’initiative récente, « La Grande Consult’ » menée sur Skyblog  Par ailleurs, le SIG a mené un vaste chantier de remise à niveau de la communication gouvernementale sur internet. C’est un bon début mais la route est longue et la machine lourde.  

Facebook amplifie le storytelling et se cherche des héros UGC

[Edit 20 juillet 2010 : Facebook stories est en ligne ici http://stories.facebook.com/ ]

Il y a quelques mois, nous nous prêtions à une réflexion raisonnée et théorique sur la nature de facebook et sa similitude très proche avec celle d'une Nation (cf l'article "L'ère des Réseaux-Nation"). C'était à l'occasion d'un évènement sans précédent : Facebook allait dépasser les 350 millions de membres, et clamait crânement la superiorité numérique de "sa population" sur celle des Etats-Unis.

Ce n'était qu'une miette de l'appétit de l'ogre Facebook : en effet, en ce dimanche 18 juillet, Kara Swisher nous apprend que Facebook va bientôt dépasser les 500 millions de membres. Mais ce n'est pas tout, Kara Swisher nous révèle aussi une confidence de Zuckerberg (Ndlr : le patron de Facebook) selon laquelle, pour la première fois, le réseau va célébrer ce nouveau cap en mettant en valeur, sur un site dédié appelé "Facebook stories", 200 "histoires" de ses membres.

En abandonnant une communication par les chiffres qui devient désuète du fait de l'impossible comparaison avec d'autres nations (ce type de communication reviendra peut-être quand facebook pourra se comparer à l'Inde ou la Chine), Facebook tente aussi de passer à un nouveau stade de l'édification mythologique de son réseau en s'appuyant sur la technique du storytelling : raconter des histoires pour fortifier encore les bases du réseau-nation. Le Storytelling consiste à faire émerger au sein des organisations mêmes une ou plusieurs histoires à fort pouvoir de séduction et de conviction. Ces histoires, qui peuvent être réduites à des anecdotes ou étendues à des discours entiers, servent de vecteurs pour faire passer des messages plus complexes et qui sont transmis avec plus d’efficacité, selon le principe que pour parler à la tête, il faut souvent d’abord toucher le coeur. Autrement dit passer par l’émotion pour atteindre la raison.

Avec "Facebook stories", Zuckerberg cherche des héros à son réseau. Tout comme les nations élèvent des statues à leurs grands hommes, le réseau-nation promeut les histoires de ses héros UGC (pour User generated Content). Autant de piedestaux digitaux édifiés afin d'affermir le sentiment d'appartenance des membres, et pour servir l'incroyable ambition de Facebook : devenir la première nation du Monde

Comment les britanniques appliquent le crowdsourcing à la réduction des déficits

L’heure est aux économies et à la chasse est au gaspi. L’Etat est à la diette, et les ministres au pain sec. Outre-manche, même punition, avec un plan d’économie drastique présenté par le Gouvernement Cameron qui ferait passer François Fillon pour un noceur. Internet est également mis à contribution, non pas pour ponctionner les fournisseurs de contenus (#net-neutrality) mais pour faciliter et optimiser un processus d’audit qu’aucun cabinet conseil ne serait en mesure de fournir.
 
Inspiré par le programme SAVE de l’Administration américaine, David Cameron vient de lancer le « Spending Challenge ». Ce site, destiné dans un premier temps aux fonctionnaires, avant d’être ouvert au public à partir du 8 juillet, est un appel aux suggestions des serviteurs de l’Etat qui mieux que personne savent où se nichent les inefficiences.

Certes, les fonctionnaires détestent, comme tout le monde, voir leurs budgets et leurs effectifs réduits, mais c’est de toute façon ce qui va se passer, donc autant guider la main qui tient le scalpel...

Voici la traduction de l’appel solennel du Premier ministre britannique :

« Le « Challenge des Dépenses » est votre chance d’influencer le fonctionnement de l’Etat, et de nous aider à faire mieux avec moins alors que nous cherchons à réduire nos déficits.

Ce challenge est ouvert dans un premier temps aux employés du secteur public.
Cette semaine, le minsitère du Budget a annoncé un objectif de réduction des dépenses de 25% de la plupart des administrations pour les 4 prochaines années.

A présent, nous faisons appel à vous pour dénicher ces opportunités d’économies afin de réduire la dépense publique de manière équitable et responsable. Vous êtes en première ligne du service public. Vous savez ce qui fonctionne bien, là où il y a du gâchis, et là où nous pouvons re-considérer les choses pour fournir un meilleur service à moindre coût. »

Procédé intéressant et plus ingénieux qu’il n’y paraît : les suggestions sont anonymes et ne sont pas rendues publiques, afin qu’elles soient d’abord examinées par les services compétents. En s’abstenant d’ouvrir un système façon « digg-like » ouvert à tous, l’initiative aurait privilégié la transparence, voire la communication, à l’efficacité du système. Une plate-forme ouverte d’emblée aux fonctionnaires et aux poujadistes, aux experts de la comptabilité publique et aux membres de contribuables associés aurait très vraisemblablement implosé en quelques jours. En l’espèce, le système privilégie la recherche de l’efficience à la transparence, du moins dans sa première itération.

Cependant, en termes de transparence, le Gouvernement britannique n’a de leçon à recevoir de personnes. Le ministère des finances a ainsi rejoint le mouvement croissant de l’open data (données ouvertes), en donnant accès depuis le mois de juin à toutes le données budgétaires (sauf les éléments secret-défense) pour les trois dernières années, soit un fichier de plus de 3,5 million de lignes et plusieurs gigas de données bruts. Aussi austère que cela puisse paraître, cette initiative a été saluée par tous les médias et les tenants de la net-gouvernance, favorables par nature à un Etat plus transparent et ‘accountable’ (responsable devant les citoyens).

Sur la politique des données ouvertes, NKM et François Fillon l’ont promis, ils y travaillent. Sur l’idée d’appliquer le « Challenge des Dépenses » à l’Etat français, on trouvera certainement –malheureusement- une foule de bonnes raisons pour dire que c’est une mauvaise idée. Sauf surprise, il est peu probable qu’une telle initiative vienne d’emblée de l’Etat. Les avantages paraissent pourtant nombreux :

  • implication des fonctionnaires dans l’optimisation budgétaire du service public alors qu’ils en sont souvent les victimes non-consentantes
  • détection d’opportunité d’économies et de gains d’efficience qui n’apparaissent pas dans les tableaux de chiffres des comptes publics
  • remontées d’idées concrètes et d’autant plus applicables qu’elles sont « issues d’en bas » et non édictées « dans haut ».

A défaut, peut on espérer alors que la Cour des Comptes, ou bien la Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire auront l’ingéniosité de mettre en place cette idée ? Considérez ce billet comme une invitation à leur endroit.

Nouvelles formes de mobilisation et d'innovation politique : le contest

Par Laurence Allard et Olivier Blondeau

Nous nous interrogions dans un précédent article intitulé « UGC 4 Politics. De l’Empowerment au Campagning » sur le rôle que peut jouer le public dans une campagne électorale en constatant qu’au-delà même de l’activité politique traditionnelle, les utilisateurs des sites de réseaux sociaux ou de partage de contenu pouvaient avoir une activité contribuant au succès d’une campagne. Nous mettions ainsi en évidence tout une série de micro-activités consistant par exemple à partager une vidéo sur sa page personnelle, à la commenter, lui donner une note, etc.

Si nous n’avons pas affaire ici à des formes de « militantisme » traditionnelles, il apparaît donc difficile de prescrire, d’imposer ce « travail de l’usager » ordinaire comme on pouvait naguère proposer à des adhérents d’aller coller des affiches ou faire du porte-à-porte. Ce dilemme est d’autant plus compliqué à résoudre que, si nous avons expliqué comment une vidéo pouvait « buzzer » à travers ce travail expressif d’ « audienciation », nous ne savons pas encore comment mobiliser  ces publics ; comment créer les conditions d’une mobilisation suffisante (on parle de « masse critique ») pour qu’une vidéo devienne un lieu d’investissement permettant notamment que les médias y prêtent attention et que, par effet de retour, elle attire de nouveaux spectateurs, eux-mêmes « embarqués » en quelque sorte par une forme de mise en abime qui va de la réception à la production.

Dans cet article, nous allons nous attacher à une autre forme de campagne de mobilisation qui mise sur la créativité des usagers –plus ou moins avancés des technologies d’information et de communication, dans le cadre d’une politique qualifiée par le Président Obama et son directeur des systèmes d’information Vivek Kundra de « co-production » entre citoyens et gouvernement.  Nous verrons que l’innovation par le contest en tout genre (vidéos, applications...) se veut à la fois civique et technologique.

Bootstraper les UGC : les « contest  videos »

Il existe sans doute de nombreuses manières pour impulser ces mouvements de mobilisation autour d’un répertoire d’action de ce type et sans doute beaucoup d’entre elles ont été utilisées durant la campagne d’Obama. Nous voudrions cependant insister ici  sur la forme des  contest, c’est-à-dire de concours public et ce pour trois raisons :

 La première est qu’elle s’inscrit dans une histoire qui préexiste à l’apparition et à la popularisation du Web 2.0, des sites de réseaux sociaux et des plateformes de partage vidéo (Youtube est né en 2005). Nous avons déjà eu l’occasion dans d’autres travaux de développer l’initiative de MoveOn qui avait organisé un concours intitulé Bush in 30 Seconds et qui avait remporté un certain succès dans la campagne aux élections présidentielles américaines de 2004.

 La seconde est que les soutiens de Barack Obama ont eux-mêmes organisés ce type d’initiative durant la campagne électorale. En mars 2008, suite à l’investiture d’Obama à la candidature démocrate, l’organisation MoveOn décidait de renouveler la même opération, mais en sa faveur cette fois. Dans cette vidéo (plus bas), Eli Pariser, directeur exécutif l’organisation rappelle le succès de l’initiative Bush in 30s, le potentiel de créativité qui se développe dans les milieux artistiques autour du candidat démocrate et propose aux américains d’exprimer leur propre créativité en produisant eux-mêmes une publicité politique amateur du même format : le Obama in 30s Contest doté d’un prix de 20 000$ en biens d’équipements audiovisuels.

Et la troisième raison qui nous incite à souligner le rôle de ces contest est que cette forme de mobilisation perdure aujourd’hui, plus d’un an après l’installation de Barack Obama à la Maison Blanche.  Le contest reste aujourd’hui une manière de manifester son soutien à Obama et notamment à sa réforme de santé à travers le Health Reforme Video Challenge organisé par ses supporters rassemblés après l’élection au sein de l’organisation Organizing America qui anime le site de réseau social myBarackobama.com. Autre exemple manifestant la pérennisation de cette forme au-delà de l’élection elle-même :  Le Ministère de la Santé a lancé un concours demandant aux américains de réaliser un clip de prévention contre la grippe A, le Flu Video Contest 

On peut enfin citer ici la campagne intitulée « La démocratie, votre voix, votre vidéo » (Democracy Video Challenge).

Ce dernier contest vidéo impulsé par le Département d’Etat est particulièrement intéressant. Il propose aux internautes du monde entier de produire un clip vidéo donnant leur conception de la démocratie. Cette approche de la « diplomatie 2. 0 » qui se manifeste dans de nombreuses initiatives prises par Hillary Clinton et Barack Obama (comme le discours du Caire sur le monde musulman du 4 juin 2009, accompagné d’une campagne de commentaires par SMS ou de messages vidéos à destination des populations afghanes doit être rapprochée de la manière dont l’administration américaine entend repositionner le leadership américain dans le monde. On a ainsi pu parler de soft diplomacy  ou de diplomatie de la main tendue . Cette initiative s’inscrit de notre point de vue pleinement dans cette stratégie visant à changer de part le monde les représentations que l’on peut se faire du monde tout en tentant de conserver son leadership.

Mobiliser les publics pour sortir des canons de la communication politique

La forme contest, c’est-à-dire le concours ouvert à tous les publics possède de nombreux avantages par rapport aux formes classiques de production audiovisuelles ou autres. D’abord et dans le cadre de projets créatifs et/ou innovants, il permet de faire immerger des idées, voire des productions qui sortent des routines, usages, cadres esthétiques ou technologiques parfois extrêmement contraints par des standards professionnels en s’adressant à un public renouvelé. Nous connaissons tous la vidéo corporate, le clip publicitaire ou même le Lip Dub, clip promotionnel chantant réalisée en plan-séquence et en playback par des collaborateurs au sein du milieu professionnel, réalisé par une agence spécialisée ; production tellement standardisée que plus personne ne regarde et qui est parfois vendu au client à prix d’or en fonction de sa seule notoriété.

La question financière, si elle n’est sans doute pas déterminante, reste néanmoins à prendre en considération : ces concours ouverts à tous les publics ne sont pas des appels d’offres. Ne nécessitant aucun pré-requis d’aucune sorte pour la personne ou l’entreprise qui veut concourir, suivant une procédure d’élection extrêmement simplifiée et surtout étant évaluées sur des réalisations et pas des projets, les prix distribués restent très modiques et s’étalent sur toute une palette allant de la gratification symbolique (un passage à la télévision)  à la rémunération financière modeste (le vainqueur du Flu Video Contest organisé par le Ministère de la Santé ne gagnait que la somme symbolique de 2500 $ et celui du concours Apps For Democracy, 10 000$) en passant par la rétribution en bien et notamment en biens d’équipement vidéo.

Au-delà de ces considérations, l’avantage majeur de ce type d’action est sans nul doute de créer autour d’une cause une émulation chez les publics qui peut constituer le déclencheur de l’engagement tout en renouvelant les formes contraintes par le marketing électoral traditionnel. La clé de ce type d’action, qui s’arrange à la perfection du We d’Obama, consiste à se dire que ceux qui font sont ceux qui voient et réciproquement. Le public, travaillant à titre gratuit, inspiré par le sens du jeu mais surtout l’idée de pouvoir contribuer à sa mesure et avec ses propres moyens à la campagne pour soutenir son candidat, va enclencher tout une série de gestes d’une importance considérable dans une stratégie de campagne : réaliser un clip à l’évidence, mais aussi la mettre en ligne, la référencer, prévenir son réseau de relation de son existence, faire campagne pour qu’elle remporte le prix, regarde, commente les productions des autres concurrents, etc.

Quand les contest pilotent l’innovation techno-politique : les Apps Contest

Nous assistons depuis quelques mois à une recrudescence des concours aux Etats-Unis, non seulement pour produire des vidéos, mais aussi des applications –web et/ou mobiles- à caractère civique et politique (Apps Contest). Un rapport de la Fondation Knight, intitulé Media, Information and Communication Contests: An Analysis  tente de dresser en septembre 2009 un panorama de ces concours en soulignant leur rôle déterminant dans l’innovation tant en matière civique et politique que dans le domaine des médias.

Etudiant 29 concours lancés par des entreprises, fondations ou administrations, la Knight Foundation souligne le rôle fortement incitatiif de ces concours en matière d’innovation technologique au point que certains parlent de Contest Driven Innovation, c’est-à-dire d’innovation pilotée par les concours

 

Media, Information and Communication Contests: An Analysis (Knight Foundation – sept 2009)

Pour compléter cette étude et l’actualiser, nous pouvons aussi nous reporter à cette liste mise à jour et qui nous montre que cette forme d’incitation à l’innovation en matière politique ne s’est pas limitée aux Etats-Unis (on en trouve en Australie, au Danemark, en Finlande, en Belgique, etc.). On peut aussi constater la variété des causes proposées aux compétiteurs : développer des applications à caractère civique ou local, des applications à destination de publics spécifiques (enfants, militaires) ou visant à sensibiliser le public à des causes précises (le changement climatique, la solidarité avec Haïti  ou les relations internationales comme le suggérait récemment Hilary Clinton 

La Première Dame des Etats-Unis elle-même s’est lancée dans cette aventure en lançant le concours Apps For Healthy Kids visant à trouver des applications ludiques destinées aux enfants pour les encourager à avoir une alimentation plus saine. La forme a pris une telle ampleur que, dans le cadre de sa réforme du gouvernement, dite de l’Open Government, la Maison Blanche annonçait récemment dans un mémorandum la publication d’un guide visant à promouvoir les concours dans le cadre de la promotion d’un gouvernement ouvert (Guidance on the Use of Challenges and Prizes to Promote Open Government ).

Au-delà de l’héritage des concours vidéos politiques et même des concours eux-mêmes qui ont une prégnance certaine dans la culture nord-américaine, c’est sans doute le concours Apps For Democracy qui a ouvert la voie.

Approché en 2008 par Vivek Kundra, alors chief technology officer de l’Etat de Washington, Peter Corbett explique que celui-ci lui demanda de lui proposer un projet visant à permettre à des citoyens d’accéder de manière simple à des données gouvernementales ouvertes. C’est alors que Peter Corbett lui proposa un concours, Apps For Democracy, destiné à des développeurs d’applications civiques et politiques. Lorsque le concours pris fin, 47 applications iPhone, Facebook ou web avaient été soumises Alors que les prix distribués s’élevaient à 30 000$, iStrategyLabs estime qu'elles valent, s’il avait fallu les développer dans un contexte plus classique, plus de 2,6 millions de dollars , soit un retour sur investissement de 4 000% d’après ses initiateurs.

Alors que les développeurs se désintéressaient des questions politiques, ce concours a été selon Corbett un des catalyseurs qui les a conduits à s’investir de manière assez forte sur ces questions, créant ainsi un milieu propice d’acteurs compétents non seulement au service d’une politique de l’innovation privilégiant le circuit court, rapide et bottom-up , mais aussi d’une politique ; à savoir celle de l’Open Government impulsée par Barack Obama.

Notons ici au passage que cette politique envoyant des signaux extrêmement forts à la communauté des passionnés des TCI, au-delà de l’intérêt même de ce type d’impulsion donnée à l’innovation technique dans un domaine spécifique et encore assez peu développé dans le secteur commercial a contribué à canaliser l’énergie de ces férus d’informatique au service de cette politique plutôt que de les en détourner et de susciter ainsi un milieu hostile comme on le voit parfois en France où les tensions entre  les élites politique et ce milieu restent vives.

Dans un entretien réalisé par Netpolitique, Peter Corbett explique à ceux qui craignent que ce type d’action soit trop orienté vers ce milieu que l’on qualifie de geek, que la raison d’être de ces concours est justement « d'engager les geeks dans la construction d'une meilleure technologie pour la Cité ». Il poursuit en expliquant que la procédure du concours telle qu’elle avait été définie permettait justement d’éviter cette initiative reste cantonnée au milieu des geeks : le concours prévoyait en effet, en amont même du dépôt des applications, une phase visant le grand public où il lui était demandé de proposer des idées qui seraient ensuite soumise à l’imagination et à l’inventivité des développeurs. Ainsi, toujours d’après Peter Corbett, « plus de 250 idées ont été présentées et soumises au public, et 5.500 votes ont été exprimés par des citoyens ordinaires qui cherchent à aider les geeks à comprendre ce qui serait utile pour eux ».

Dans un esprit de pédagogie (et de retour d’expérience), IstrategyLab a récemment publié un guide intitulé Guide to Creating Your Own Apps for Democracy [19]visant à aider ceux qui veulent réaliser leur propre concours. Au-delà de son aspect pratique, ce guide très précis est intéressant pour comprendre la démarche des promoteurs de ce type d’initiative. On y apprend par exemple qu’Apps For Democracy a décidé de privilégier la multiplication des prix (60 en l’occurrence) plutôt que les montants des prix, encourageant ainsi un nombre plus important de développeurs à concourir comptant sur une rétribution plus symbolique que pécuniaire. L’aspect symbolique est important : il permet au développeur de s’en réclamer dans ses démarches de prospections pour lever des fonds ou pour démarcher un client.

Tableau de répartition des prix distribués aux vainqueurs d’Apps For Democracy

Une autre « astuce » a consisté à séparer les compétiteurs deux catégories : Indie (indépendants) et Agency (agence) visant là encore à ne pas décourager des développeurs ne disposant pas de moyens importants de participer au concours. Dernier point remarquable que souligne ce guide : l’intérêt de favoriser le temps réel, c’est-à-dire le retour d’expérience sur des développements in progress et le lien avec les médias et réseaux sociaux leur assurant une diffusion virale particulièrement efficace.

Ce circuit court de l’innovation par le concours, mobilisant des entreprises ou des acteurs indépendants apparaît à de nombreux spécialistes d’autant plus efficace qu’il cible des acteurs « pertinents » ou possédant une expertise propre à leur métier. C’est en particulier le cas du concours SAVE Award   lancé par le gouvernement à destination des employés fédéraux pour leur proposer de soumettre leurs idées permettant à la fois de faire des économie et en même temps d’optimiser les performances de l’administration. Dans le cadre de ce concours, 38 000 idées ont été soumises et 4 sélectionnées. Le vainqueur sera élu par scrutin public, mais parmi l’ensemble des idées ainsi collectées, certaines d’entres elles sont, d’après le Directeur adjoint à la Communication et à la Planification Stratégique de la Maison Blanche, déjà à l’étude pour être intégrées au budget 2010. Autre concours qui d’après Andrea Di Maio, consultant chez Gartner apparaît dans son article Government Application Contests: Between Enthusiasm and Fanaticism   comme intéressant : Apps For Army réservé exclusivement aux militaires actifs ou de réserves. 

Les contests dans l’arsenal gouvernemental

Le contest semble donc faire désormais partie de l’arsenal gouvernemental, tant au plan intérieur qu’extérieur. Il s’agit de prendre la mesure de la créativité des citoyens, dont certains peuvent par ailleurs être des développeurs ou bidouilleurs es technologies de communication ou des vidéastes amateurs. Cette logique de participation, par le biais d’Internet et de sites de partage vidéos, des publics au travail gouvernemental s’inscrit dans une politique plus générale dite de « co-production. » au sein de la présidence Obama.

Cette politique a été thématisée par Vivek Kundra, le directeur des systèmes d’information de la Maison Blanche, dans sa vision d’un « gouvernement 2.0 ». S’adossant aux pratiques et outils développées par les architectures participatives du web 2.0 (sites de réseaux sociaux, de partages de contenus, etc.), Vivek Kundra avait déclaré en juin 2009, que la « gouvernance 2.0 » devait prendre la pleine et positive mesure de cette culture digitale de la participation des citoyens. Un autre chantier de cette politique de la « co-production » est d’ailleurs connecté au concours Apps4Démocracy, celui des données publiques. Dans le draft « Data.gov. Concept of Operation » du 3 décembre 2009, qui donne le programme à venir autour du site principal et où se trouve architecturée cette politique des données publiques, data.gov, il est ainsi clairement exprimé « qu’une démocratie vibrante dépend d’un accès renforcé à des données de haute qualité et aux outils d’utilisabilité... Le libre flux d’information entre gouvernement et public est essentiel à une société démocratique. Data.gov veut fournir aux développeurs, chercheurs, entrepreneurs et au public des données qui sont aisément trouvables et accessibles. Data.gov est chargé de rendre public des données les plus autorisées possible dans le but de consolider les institutions démocratiques à l’aide de plateformes transparentes, collaboratives et participatives rendues possibles par le développement d’applications innovantes (visualisations, mashups...).

Analystes politiques, développeurs d’applications, ONG, entrepreneurs et citoyens doivent disposer de ressources riches pour avoir accès, comprendre et utiliser les vastes sets de données du gouvernement. Des données sur le chômage, la santé, la criminalité sont ainsi visibles, validées et réutilisables (de par leur format informatique .xml par exemple) sur le site data.gov. Le « slogan » de ce site officiel data.gov est particulièrement parlant : « Discover, Participate, Engage ». Hackers, grassroots ou simples citoyens peuvent s’approprier ces données pour exprimer leur opinion sous des formes et des formats divers (un site, un billet de blog, une application mobile...). Cette « culture de l’Open Government prônée par la présidence américaine actuelle rejoint ainsi la « culture de participation » dont se nourrit Internet, considéré comme le canal vivant de communication entre le citoyen et le gouvernement. Les innovations ainsi boostrapéesces contest gouvernementaux se voudraient donc à la fois de nature technologique mais aussi d’ordre civique, afin de redéfinir le lien entre les citoyens, appréhendés dans leurs compétences et leurs identités multiples et les gouvernements.

 

Les auteurs invités sur NetPolitique :

Laurence Allard est sémiologue, Maître de Conférences en Sciences de l'Information et de la Communication UFR Arts et Cultur. elle est auteur de "Mythologie du portable"

Olivier Bondeau est Docteur de l’Institut d’Études Politiques de Paris et consultant en communication politique. Il a publié avec Florent Latrive Libres enfants du savoir numérique. Anthologie du Libre aux Éditions de l’Éclat (Mars 2000)

Ils sont co-auteurs du livre "Devenir Media" traitant de "l'activisme sur Internet entre défection et expérimentation"

Vous pouvez les retrouver sur Twitter : @BrainForgeFr

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